Quand j'étais imam

8 Conquérir le public au prix de l’illusion

         Au cours d’un autre sermon du vendredi, je me souviens d’avoir bâti tout mon discours sur la base d’un récit dont la fiabilité n’était pas attestée chez les traditionnistes musulmans, mentionnant qu’un groupe d’individus était venu voir le Prophète sur fond de troubles intertribaux, ce dernier leur prodiguant alors un ensemble de conseils pour consolider leur lien avec Dieu et entre eux. Encore une fois, à la fin de l’office, un ami étudiant m’a pris en aparté et m’a questionné sur ce récit que j’avais puisé dans le recueil de traditions prophétiques de l’imam Tirmidhî, l’auteur de l’un des six grands recueils faisant autorité chez les musulmans sunnites mais comportant un ensemble de traditions à l’authenticité douteuse. Cet ami m’a alors exposé calmement les ressorts de ce récit et m’a incité, pour l’avenir, à faire preuve de plus de vigilance dans le choix de récits plus attestés. Ces anecdotes sont importantes car elles soulèvent deux aspects des dérives de nombreux imams et prédicateurs musulmans ; le premier concerne le choix des thèmes de prédication et des sources scripturaires pour les illustrer, et le second concerne le choix des interprétations des textes pour appuyer les idées que le tribun veut diffuser auprès de son public.

         Je pense que ces deux aspects sont, jusqu’à aujourd’hui, les points d’achoppement d’un islam ancré dans la réalité du monde contemporain. Je n’y ai d’ailleurs pas échappé dans ma longue carrière de conférencier, jalonnée de tant de bourdes que je remercie Dieu de n’avoir jamais eu à gérer la diffusion tous azimuts de mes discours à travers des cassettes audios et vidéos au cours des années 1990 ! A titre d’exemple, alors que j’avais été invité à donner conférence dans une mosquée d’Epinal au milieu des années 1990, j’avais construit tout mon discours pour rapprocher les jeunes de la religion à travers l’exemple du Prophète. Mon arabe commençant à se consolider, je n’hésitais pas à réciter versets du Coran, traditions prophétiques et même quelques vers de poésie en arabe, les traduisant ensuite au public. Je savais pertinemment l’effet redoutable que cette approche rhétorique avait sur le public. Durant mon discours, j’ai récité le verset coranique suivant « Et aux hommes un degré… » Le verset, en soi est polysémique et la notion de « degré » renvoie au terme arabe « darajah ». le problème est qu’au cours de ma conférence j’ai cité le verset coranique en mettant le terme au pluriel, darajah devant ainsi darajât, comme si les hommes avaient de nombreux degrés de prééminence sur les femmes. Au cours du repas suivant la conférence, le président de la mosquée m’a alors invité à rejoindre une salle où je me suis retrouvé en compagnie de quelques responsables et de l’imam. Ce dernier m’a posé quelques questions pour mieux faire connaissance avec moi puis, par la suite, il s’est adressé à moi à voix basse, en aparté, en me signalant ma bourde dans la récitation du Coran et en me donnant quelques conseils pour l’apprentissage de la religion.

         Cette situation n’a jamais quitté mon esprit, car cet imam aurait pu « casser le mythe » à tout moment durant ma conférence, mais il a fait le choix de prodiguer le bon conseil d’une façon très noble. Ce n’est pas l’erreur commise, en arabe et dans la traduction française qui m’a perturbé, sur le coup, mais plutôt le fait d’être conscient que j’utilisais, à l’époque, l’arabe comme instrument de persuasion du public composé essentiellement de jeunes francophones en entretenant l’illusion de la maîtrise de l’arabe classique, et d’avoir été remis gentiment à ma place par un érudit. Bien heureusement, durant ma carrière d’imam et de conférencier, j’ai très vite essayé de capitaliser les conseils reçus de toutes ces personnes que j’ai croisées sur mon chemin. Finalement, il n’est pas évident de décrire les sentiments contradictoires qui peuvent se mêler et animer l’esprit d’un prédicateur en pleine ascension. On vit à la fois dans une représentation fantasmée de ce qu’aurait pu être la « prédication » musulmane à l’époque du Prophète, en tentant de reproduire fidèlement une espèce de gestuelle et de rhétorique théâtralisée parfois à outrance, comme pour mettre le public dans un état de réceptivité accrue. Parallèlement, certaines circonstances de prédication, ce que j’appelle la « diffusion du discours », peuvent nous faire vivre un véritable sentiment de toute-puissance, surtout lorsqu’on se trouve devant un public silencieux et particulièrement réceptif.

         Les quelques lacunes dans l’instrumentalisation des sources religieuses et autres bourdes de langage nous apparaissaient finalement comme bien peu de choses puisque nous étions investis d’une mission d’islamisation pour sauver ces bonnes âmes de l’égarement ici-bas et de l’Enfer dans l’au-delà. Combien de discussion j’ai dû avoir avec mes compagnons de route de l’époque sur la nécessité de prendre la parole devant nos coreligionnaires et auprès des non-musulmans, alors que nous étions formés sur le tas : « Oui, mais tu comprends Omar, si on ne le fait pas, si on ne prend pas la responsabilité, qui va le faire à notre place ? » C’est avec cet argument de la nécessité de se dévouer pour la cause – laquelle au juste ? – que j’ai moi-même pris la parole sur à peu près tous les sujets possibles et imaginables auprès des musulmans. Quant à la légitimité, comme mes acolytes je m’en fichais plus ou moins royalement puisqu’elle m’était conférée, de fait par mon mentor, par mon institution de rattachement chez les Frères Musulmans, et surtout par mon public.

         Je me souviens d’un week-end, au milieu des années 1990, où je devais faire une conférence dans la mosquée située au sein du quartier République, à Avion, à destination des jeunes. Alors que j’entrais dans la mosquée, bien à l’avance sur l’heure de la conférence, je croisais l’imam. En deux-temps-trois-mouvements, j’ai fait face à un interrogatoire de sa part, en arabe, au cours duquel il m’a scanné de haut en bas. Son reproche, en substance, concernant le fait que les jeunes comme moi nous semions la zizanie dans les mosquées en délégitimant la place de l’imam et son autorité. J’essayais tant bien que mal de lui expliquer que mon but était juste d’enseigner aux jeunes les principes de base de la religion, en employant le terme arabe « al-badahiyyât » au lieu de « al-badihiyyât ». Il n’en fallait pas moins pour que l’imam me coupe en me corrigeant d’une façon abrupte, en arabe, pour me dire : « Mais toi tu as appris quoi, tu as quelles connaissances ? Moi je connais par cœur le Coran et les Alfiyât Ibn Mâlik – un illustre ouvrage de grammaire arabe rédigé sous forme poétique – depuis que j’étais à l’école coranique ! » Les situations de ce genre contrastaient avec les éloges de toute une partie de mon public qui rivalisait en « mâ châ Allah, regarde le frère, il a appris l’arabe, il a fait pleins d’efforts pour apprendre la science, il maîtrise bien son dîn ! » C’est cette légitimité-là, finalement, qui était l’enjeu principal du rapport au terrain pour le prédicateur…

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