Critique engagée

Reconnaître et dépasser la guerre d’Algérie

Article paru sur le site www.plumedelest.fr le 21 octobre 2012

La reconnaissance, par le président de la République, des évènements du 17 octobre 1961 n’est pas simplement un geste fort au plan de l’histoire nationale ; elle peut constituer un véritable moteur dans la manière de penser sa francité pour toute une partie des enfants d’immigrés algériens, et pas seulement pour eux d’ailleurs. Certains historiens de l’histoire coloniale emploient la notion de « trous de mémoire » pour évoquer ces évènements de l’histoire, récente, qui semblent avoir été enfouis au plus profond des oubliettes de la mémoire collective et gommés d’une l’histoire officielle trop souvent policée. La psychanalyse nous a pourtant appris que les évènements d’un passé douloureux, enfouis dans notre inconscient, continuent à régir nos manières de penser, de sentir et d’agir. Aussi, ils resurgissent tôt ou tard, malgré nous et sous différentes formes, souvent pathologiques. Certains pays, parmi nos voisins les plus proches, sont confrontés depuis plusieurs années à la résurgence de leur passé enfoui. Le juge Baltasar Garzon, qui a voulu enquêter sur les disparus du franquisme, en Espagne, en a fait récemment les frais ; deux associations d’extrême-droite l’ont accusé d’avoir enfreint la loi d’amnistie votée en 1977[1], deux ans après la mort de Franco. La Pologne, depuis une dizaine d’années voit refaire surface l’histoire, non seulement enfouie mais totalement réécrite, des pogroms qui ont décimé une partie des juifs Polonais[2].

Une ligne de fracture entre la gauche et la droite

C’est un peu ce qui se passe en France au sujet de l’histoire coloniale, et plus précisément concernant la guerre d’Algérie ; une plaie non cicatrisée, ici comme de l’autre côté de la Méditerranée, continuant de suinter malgré les beaux habits de l’histoire réinventée dont la seule fonction est de masquer deux sociétés meurtries. A un certain point, la douleur de la catharsis n’a d’équivalent que son rôle salutaire. Car la France a mal, elle souffre de ne pouvoir regarder avec « lucidité » son histoire coloniale comme son histoire migratoire récente, celle qui a vu arriver puis naitre sur son sol les ex-coloniaux et leurs « issus de ». L’ancien président de la République n’a pas su saisir les multiples occasions qui s’offraient à lui d’expurger une souffrance nationale qui gangrène les débats, tout à fait légitimes, sur l’immigration, l’intégration, l’identité et la francité. En pointant du doigt l’homme africain, en promouvant les bienfaits de la colonisation, en amalgamant reconnaissance et repentance, ou encore en stigmatisant l’islam, il n’a fait qu’exacerber les douleurs nationales en espérant calmer ici et là les vociférations des adeptes des extrêmes politiques et idéologiques. Le nouveau président vient à peine d’évoquer la reconnaissance d’un fait historique avéré, il affronte immédiatement une salve de critiques démesurées. Le quotidien Le Figaro annonce la couleur par son titre « 17 octobre 1961 : Hollande fait repentance ». Christian Jacob, chef de file des députés UMP, sonne la charge avec véhémence dès la publication du communiqué de l’Elysée en affirmant qu’il est « intolérable de mettre en cause la police républicaine et avec elle la République toute entière », tout en accusant François Hollande de vouloir ouvrir une nouvelle brèche dans la cohésion nationale. François Fillon lui entame le pas sur Europe 1 le jour suivant par une déclaration assez surprenante : « Ce n’est pas au président de la République de faire en permanence ce discours de culpabilité, sur un pays en dépression, fragilisé, divisé de façon profonde. […] Toutes les archives[3] doivent être ouvertes, doivent être données aux historiens. C’est aux historiens de parler de ces sujets, pas aux responsables politiques. Qu’il s’occupe du présent. » Mais la palme revient, encore une fois, à Marine le Pen qui, sur Radio Classique, renverse sans aucune vergogne le stigmate dans une diatribe digne de la rhétorique frontiste : « Vous n’avez pas le sentiment quand-même que toutes ces repentances ont une influence sur la manière dont un certain nombre de nouvelles générations de Français d’origine algérienne ont une hostilité maintenant à l’égard de la France, quasiment une haine et même le sentiment que la France leur doit quelque chose qu’ils viennent d’ailleurs chercher, pour certains de gré ou de force. Je trouve que tout cela est profondément destructeur, profondément diviseur de la société française. » Nous sommes ici face à une véritable ligne de fracture entre la gauche et la droite sur la manière de percevoir et de dire ce passé récent et douloureux.

Trous de mémoire et trous d’histoire

Au delà de considérations électoralistes ou stratégiques – l’Elysée aurait diffusé ce communiqué en anticipation du prochain voyage du président Hollande en Algérie – il faut avoir à l’esprit que des « gouffres » d’histoires familiales touchent au plus profond de l’humain. Et l’humain ne se manipule pas à coup de déclarations à l’emporte-pièce sur une soi-disant unité nationale qui devrait être sacralisée sur l’autel du silence. Aussi, contrairement aux élucubrations d’une Marine Le Pen affolée, il faut affirmer haut et fort que c’est le déni d’histoire qui accentue chez les nouvelles générations des immigrations coloniales le ressenti vis-à-vis de la France, et plus précisément chez les jeunes issus de familles algériennes. Oui, la France a toujours mal de sa guerre d’Algérie, et elle persiste de manière aveugle à ignorer ces histoires de vie où tous les protagonistes – parents, enfants et petits-enfants – souffrent du silence qui a été, trop souvent, le seul élément de (non-)transmission. Personnellement, jeune chercheur en sociologie de l’islam au milieu des années 1990, j’étais assez étonné du ressentiment spécifiquement exprimé par les enfants de familles algériennes dans leur manière de se penser en tant que Français. Ce ressentiment était directement lié à des histoires familiales dans lesquelles la guerre d’Algérie fonctionne comme une sorte de point de repère et de marqueur identitaire dépouillé d’une connaissance réelle et détachée de faits réellement vécus. Qu’ils soient ex-membres ou ex-sympathisants du FLN, de l’ALN, harkis ou assimilés comme tels par les autres Algériens, les parents ont tu pendant une longue période leur souffrance en la transférant – partiellement ou totalement – vers l’objet France et la francité, dans une dialectique d’attraction-répulsion. Ce phénomène s’est accentué par la longue prise de distance avec le pays d’origine, due en grande partie aux événements qui secoueront l’Algérie pendant plus de 15 ans, ce qui n’a pas été le cas par exemple d’une majorité des familles marocaines ou tunisiennes. Nombreux sont les enfants de parents algériens qui ont grandi dans un environnement familial caractérisé, entre autres, par un parler francarabe, une certaine animosité entretenue vis-à-vis des Algériens « traitres » (les Harkis), ou vice versa, tout en côtoyant leurs enfants sur les bancs de l’école, et une image péjorative du « gaouri » (le Français) et du juif qualifié par l’expression « l’Houdi Hachek » (pour souligner son caractère impur). Dans un contexte d’acculturation très avancée de ces enfants, à laquelle viennent se superposer des images mentales très stéréotypées et des trous d’histoires familiales entretenus par le silence de toute une société, il est trop facile de frapper les plus vulnérables sous prétexte que la société à d’autres chats à fouetter.

Une seule solution : crever l’abcès

Comme le disait Raphaelle Branche[4], historienne, il n’y a pas si longtemps « Cinquante ans après la guerre d’Algérie, il est temps de parler ! » Bien entendu, les histoires familiales et les trajectoires personnelles des migrants Algériens n’expliquent à elles seules toutes les attitudes de rejet de la France et de certains symboles de la nation que peuvent manifester une partie de leurs descendants. D’un autre côté, l’attitude récurrente qui consiste à rejeter sur les plus fragilisés la responsabilité de leur condition et de leur situation commence à devenir vraiment pesante. Refuser de porter un regard critique sur l’histoire coloniale, sur la guerre d’Algérie, comme sur la politique d’immigration au 20e sicècle, sur celle du logement à partir des années 1960, sur trente ans de politique de la ville, sur l’efficacité réelle des politiques de non-discrimination, c’est alimenter un ressentiment qui ne trouvera d’autre issue qu’à travers des exutoires plus ou moins radicaux et/ou violents. On pourra toujours, pour se donner bonne conscience, pointer du doigt le refus d’intégration des « issus de » et les « ghettos ethniques », la double allégeance et l’islamisation rampante de la France, comme si les immigrés avaient eu pour seule stratégie de s’auto-aliéner et de reproduire une vie centrée sur le groupe d’origine. On pourra aussi exalter la gloire nationale et imposer le respect de symboles qui, au passage, ne font même plus sens pour une bonne partie de nos concitoyens. Un point de départ salutaire serait que les représentants nationaux ayant connu la guerre d’Algérie fassent leur propre thérapie et cessent de prendre les immigrés ou l’islam comme objet de transfert, bien des questions pourraient alors être abordées de manière moins passionnée. De même, aborder la guerre d’Algérie à travers des faits historiques clairs et sans pour autant se mettre à plat-ventre permettra deux choses : tout d’abord, des générations issues de l’immigration coloniale pourront enfin mettre des mots sur une histoire familiale pour mieux la dépasser avec, excusez du peu, le sentiment d’être enfin considéré dans la réalité de ce qu’ils sont. Ensuite, elle permettra de mieux interroger l’histoire globale, celle d’hier comme celle d’aujourd’hui, pour que les citoyens de ce pays puissent de nouveau communier dans une symbolique nationale partagée.


[1]               La loi d’amnistie votée en Espagne avait pour objectif de faire le silence sur les périodes couvrant la guerre civile (1936-1939) et la dictature de Francisco Franco (1939-1975). L’enjeu, pour les familles des victimes, est celui de la réhabilitation de leurs proches, en vertu notamment d’une loi votée en 2007.

[2]               Cf « Jedwabno, le trou de mémoire polonais » in Libération du 1er décembre 2000, http://www.liberation.fr/monde/0101355478-jedwabno-le-trou-de-memoire-polonais

[3]     Le lecteur pourra se faire une idée des difficultés récurrentes que les chercheurs rencontrent dans l’accès aux archives nationales en consultant l’ouvrage de Sonia Combe, Archives interdites, paru aux éditions la Découverte en 2001 et récemment réédité. Cf http://www.isp.cnrs.fr/equipe/Preface%20-%20Archives%20interdites.pdf

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